Cui bono — enquête stratifiée Été 2026

Pourquoi toutes les forêts du monde brûlent en ce moment ? Et à qui ça profite que certains feux soient volontaires ?

Deux questions, deux régimes de preuve. La première se répond avec des satellites. La seconde avec des mobiles, des cadastres et des chaînes d'approvisionnement — et il faut y descendre couche par couche, comme on lit un profil de sol brûlé : la cendre en surface, les racines en dessous.

OLitière — ce qui se voit

L'échelle n'est pas une impression

Non, ce n'est pas « comme tous les étés ». Au 6 mai 2026, le Système mondial d'information sur les incendies comptait 163 millions d'hectares brûlés dans le monde, contre 110 millions en moyenne à la même date sur 2012–2025 — le record depuis le début du suivi satellite en 2012 était déjà dépassé d'environ 20 %.

+50 %de surfaces brûlées au-dessus de la moyenne saisonnière, à l'échelle mondiale, en début d'annéeGWIS / ONU
≈92 000 habrûlés en France depuis janvier 2026 — record en vingt ans de mesures satellitaires (66 337 ha en 2022)EFFIS
42 000 hapour le seul mégafeu des Landes de Gascogne parti le 22 juillet ; ~220 000 personnes évacuéesPréfectures
×2,2fréquence des mégafeux dans le monde entre 2003 et 2023 ; jusqu'à ×10 dans certaines forêts boréalesNature Ecol. & Evol.

Le mot « toutes » de la question est presque exact, mais pas pour la même raison partout. En Afrique de l'Ouest et au Sahel, les records s'expliquent surtout par un effet de « coup de fouet » climatique : de fortes pluies font pousser la végétation, une sécheresse la transforme ensuite en combustible. Aux États-Unis, la saison s'est ouverte avec 127 % de surface brûlée en plus que la moyenne décennale, après l'un des hivers les plus chauds et secs jamais mesurés dans l'Ouest. En Europe, l'Espagne était à 119 458 hectares à la mi-juillet, l'Italie à 36 600, le Portugal à 29 224 — soit 0,32 % de son territoire.

Une précision qui compte pour la suite : la fumée tue plus que les flammes. Environ 339 000 morts par an dans le monde sont attribuées aux fumées de feux de végétation. C'est un coût qui ne figure sur aucun bilan d'aucun bénéficiaire.

ALes trois causes qu'on confond

Un feu, ce n'est pas une cause : c'est une rencontre

Presque toute la confusion publique — et toute la place laissée aux récits opportunistes — vient d'une seule erreur de logique : on cherche la cause d'un incendie, alors qu'il en faut trois simultanément. Elles sont indépendantes, elles ont des responsables différents, et supprimer n'importe laquelle suffirait à empêcher le désastre.

1 · L'étincelle

Qui allume. En France, neuf départs de feu sur dix sont d'origine humaine ; la foudre est la seule cause naturelle significative, autour de 10 %. Mégot, débroussailleuse, véhicule, ligne électrique… ou allumette délibérée.

2 · Le combustible

Ce qui brûle, et comment c'est agencé. Une étude parue en 2025 dans Nature Communications montre que dans neuf pays tempérés sur dix, les plantations forestières ont entre 57 % et 155 % de probabilité en plus de brûler que les forêts naturelles exploitées.

3 · Les conditions

Ce qui décide si l'étincelle devient un mégafeu. Chaleur, sécheresse, vent. Pour la Gironde en 2022, des chercheurs ont estimé que le seul changement climatique avait doublé la probabilité de l'événement.

Le paradoxe utile

Le climat ne met le feu à rien. Il ne fait qu'une chose, mais elle est décisive : il transforme un geste banal en catastrophe. Autrement dit, les incendiaires n'ont jamais eu autant de pouvoir — la même allumette rend aujourd'hui cent fois plus. C'est le point que les deux camps du débat public ratent en même temps : ceux qui disent « c'est le climat » effacent la main qui allume ; ceux qui disent « c'est la malveillance » effacent ce qui a rendu la main si puissante.

Le massif des Landes de Gascogne est l'illustration exacte de la couche n° 2. Ce n'est pas une forêt, c'est une plantation industrielle de pin maritime destinée à une filière économique : peuplements du même âge, alignés, résineux, combustible continu. Le massif présente aussi le plus fort taux de coupes rases du pays, environ 9 %. Personne n'a « incendié » les Landes en les plantant. Mais quelqu'un a décidé de la forme du combustible, et ce quelqu'un a un nom, un modèle d'affaires et des comptes annuels.

BQui allume, vraiment

« Volontaire » recouvre quatre choses très différentes

La statistique française la plus citée sur les causes connues (base Prométhée, 1996–2006) attribuait 39 % des départs à la malveillance — pyromanie et conflits d'occupation du sol confondus — et 23 % aux loisirs. Ce chiffre de 39 % est celui que tout le monde brandit ; presque personne ne dit qu'il agrège des mobiles incompatibles entre eux.

Le pyromane

Trouble compulsif, rare, sans mobile économique. C'est la figure médiatique par excellence — et statistiquement la plus marginale. Elle est utile à tout le monde : elle clôt l'enquête sur un individu.

Aucun profit

L'incendiaire d'occasion

Vengeance, désœuvrement, mise à l'épreuve, feu de poubelle qui part. Au 29 juillet 2026, une source ministérielle recensait au moins 263 interpellations liées à des feux depuis le 28 juin, dont 92 mineurs — sans ventilation publique entre volontaire et involontaire.

Aucun profit

Le conflit d'usage

Le feu comme outil ancien : rouvrir un pâturage, chasser, régler un litige de propriété, forcer une décision d'aménagement. Local, artisanal, rarement organisé — et c'est la moitié cachée du fameux « 39 % ».

Profit local

Le feu d'entreprise

Le brûlage comme étape de production : on défriche pour convertir. C'est la seule catégorie où le feu est rentable à l'échelle industrielle. Elle est massive — mais elle est presque absente d'Europe et concentrée sur les fronts agricoles tropicaux.

Profit majeur

Piège de lecture : la France de l'été 2026 relève surtout des catégories 1 à 3, avec des départs accidentels documentés sur les plus gros feux — une camionnette en feu à Biscarrosse, une débroussailleuse sous une ligne haute tension près de Saumos. L'Amazonie relève de la catégorie 4. Transposer les mobiles de l'une à l'autre est l'erreur la plus fréquente — et la plus exploitée.

CCui bono — le registre

À qui la cendre rapporte

Cui bono ? — « à qui cela profite-t-il ? » — est une question de magistrat romain, que Cicéron attribue au juge Cassius Longinus. C'est un excellent outil d'enquête et un très mauvais outil de preuve : le bénéfice établit un mobile, jamais un acte. Voici le registre, avec le niveau de preuve indiqué en face. Lisez surtout la colonne de droite.

L'agro-industrie des fronts tropicaux

Le feu y est le premier outil de conversion : on brûle, on met de l'herbe, on met quelques bêtes, on attend la régularisation. La grilagem brésilienne est un mécanisme d'accaparement documenté. En 2024, l'Amazonie a enregistré sa plus grande surface brûlée en quarante ans : 15,6 millions d'hectares, 117 % au-dessus de la moyenne selon MapBiomas ; l'expansion des pâturages pour la viande reste le premier moteur de la déforestation. En août 2019, des propriétaires du sud-ouest du Pará s'étaient concertés pour mettre le feu lors de ce qui est resté sous le nom de « Jour du Feu ». Bénéficiaires en bout de chaîne : négoce de viande et de soja, et nos rayons.

Documenté
enquêtes, satellites, procès

La spéculation foncière méditerranéenne

Le soupçon classique — « ils brûlent pour construire ». La réalité est plus retorse que le slogan. En Grèce, une terre classée forêt est constitutionnellement protégée et exclue du droit à bâtir ; le mobile n'existe que parce que l'affaiblissement du service forestier et l'absence de cadastre forestier achevé ont empêché d'identifier ce qui devait être préservé, ce qui a favorisé l'habitat informel et le recours à l'incendie. Autrement dit : ce n'est pas la loi qui crée l'incitation, c'est le trou dans la preuve. Le feu efface l'archive.

Établi comme mobile
diffus, pas centralisé

L'économie de l'après

Reconstruction, récupération du bois brûlé, replantation subventionnée, contrats de lutte aérienne, assurance et réassurance. Personne n'a besoin d'allumer quoi que ce soit : le système est simplement indifférent au fait que ça brûle, parfois payé pour le réparer. Le vrai risque n'est pas le complot, c'est l'absence d'incitation à prévenir — et la tentation de replanter à l'identique, ce que les experts appellent précisément à ne pas refaire.

Structurel
incitations, pas intentions

Le rendement politique

Chaque saison de feux produit un marché de l'explication. Désigner « les pyromanes » évite de parler du combustible ; désigner « le climat » évite de parler de la police et de la sylviculture. Les deux camps encaissent en attention ce que la forêt perd en hectares. Ce profit-là est réel, immédiat, et ne demande aucune allumette.

Structurel
observable en direct

Un commanditaire mondial unique

L'hypothèse d'un donneur d'ordre coordonnant les feux de l'Afrique de l'Ouest, du Canada, de la Gironde et de l'Amazonie. Aucun élément ne l'étaye — et la thèse achoppe sur une objection simple : les bénéficiaires réels sont concurrents entre eux, et leurs intérêts s'annulent.

Non étayé

La forme réelle de la réponse

Il n'y a pas un bénéficiaire, et c'est précisément ce qui rend le phénomène robuste. Un complot a une tête : on peut la couper. Un système d'incitations n'en a pas : chaque maillon agit rationnellement dans son intérêt propre et le résultat d'ensemble ressemble à une intention — sans qu'aucune intention d'ensemble n'existe. C'est plus dur à combattre qu'un complot, pas plus facile.

RRacines — lecture symbolique

Ce que les vieux textes avaient déjà rangé au bon endroit

On descend d'un cran. Ici on ne prouve plus, on reconnaît — c'est un autre régime de lecture, et il ne faut pas les mélanger. Quatre correspondances, tirées des sources en dossier, qui disent la même chose que l'enquête au-dessus, dans une autre langue.

Fehu — le feu, le bétail, l'argent

La première rune du Futhark condense trois notions qu'on croit sans rapport : « Fehu est la rune associée au feu primordial : c'est le feu incontrôlable et destructeur », elle désigne aussi le cheptel, le troupeau, le bétail, et par là les richesses mobiles — l'argent. Feu, bêtes, capital : un seul signe. Relisez maintenant le premier poste du registre. Brûler la forêt pour y mettre du bétail et le revendre, c'est Fehu à la lettre, mille ans avant JBS. Le Grimoire ajoute l'antidote : Fehu est ingouvernable, et « pour arrêter le feu destructeur et imprévisible de Fehu il faut donc utiliser Isa » — Isa, la glace, la loi, l'arrêt. Cadastre, moratoire, traçabilité : c'est de la glace.

Kenaz — le feu qu'on tient

La rune opposée n'est pas l'absence de feu, c'est le feu domestiqué : la torche, la forge, « un processus de transformation et d'alchimie contrôlé, dans lequel la purification par les flammes est une étape importante ». C'est très exactement le brûlage dirigé, le feu pastoral, les feux culturels aborigènes — et le fait, ignoré du grand public, que supprimer tout feu pendant cinquante ans revient à stocker le combustible du suivant. La forêt ne demande pas zéro feu. Elle demande Kenaz au lieu de Fehu. Nous avons fait l'inverse : nous avons interdit la torche et fabriqué l'incendie.

Les différentes manières de combattre par le feu se réduisent à cinq. La première consiste à brûler les hommes ; la deuxième, à brûler les provisions… Sun Tzu — L'Art de la guerre, article XII

Sun Tzu consacre un chapitre entier au feu comme arme, et il ne parle presque pas de flammes : il parle de vent, de moment, de patience — « vous savez que le feu a pris, cela doit vous suffire… il agit sourdement ». Puis il conclut ce chapitre par une phrase qui n'a l'air de rien et qui est la réponse à votre seconde question : « Les hommes se conduisent ordinairement par l'intérêt. » Le stratège chinois vous dit où chercher : pas dans la psychologie de l'incendiaire, dans la comptabilité de celui qui hérite du terrain. Et il ajoute l'avertissement inverse, celui qu'on oublie toujours : « Lorsqu'un souverain est animé par la colère ou par la vengeance, qu'il ne lui arrive jamais de lever des troupes. » Enquêter en colère, c'est se tromper de cible avec conviction.

La Boétie — la chaîne, pas le tyran

La Boétie démonte, en 1549, l'erreur exacte que commet toute chasse au commanditaire : on cherche un coupable unique, alors que le pouvoir de nuire est distribué. « Ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais bien toujours quatre ou cinq hommes qui le soutiennent » — puis six mille, puis « cent mille, des millions » qui « forment entre eux une chaîne non interrompue ». C'est la structure du registre C, mot pour mot. Et sa conclusion sur le consentement s'applique au feu de façon presque littérale : un incendie ne tient que par ce qu'on lui donne à manger. Retirez le combustible — la monoculture, la broussaille continue, la demande de viande bon marché, le crédit à la déforestation — et l'allumette redevient une allumette.

Kybalion — et le piège du « rien n'arrive par hasard »

Le sixième principe hermétique dit : « la Chance n'est qu'un nom donné à la Loi méconnue ». C'est vrai, et c'est la phrase la plus dangereuse du dossier, parce qu'on la lit presque toujours à l'envers. Elle ne dit pas « tout est voulu par quelqu'un » ; elle dit « tout obéit à une loi ». Une cause n'est pas un coupable. Confondre les deux, c'est passer de la lucidité à la paranoïa en une seule marche — et rendre service à ceux que l'enquête sérieuse dérangerait. Le même texte prévient d'ailleurs : « il existe plusieurs Plans de Causalité ». Le plan du climat, celui de la sylviculture, celui du foncier, celui du mobile individuel. On ne les fait pas se répondre en écrasant les trois autres.

Langage des oiseaux

« Forêt » vient du latin foris : dehors. C'est la même racine que notre for intérieur — le tribunal du dedans. La langue a rangé le dehors le plus sauvage et le dedans le plus intime dans le même mot. Ce qui brûle au-dehors brûle aussi quelque part au-dedans, et ce n'est pas une métaphore molle : c'est la raison pour laquelle ces images nous rendent fous et nous rendent crédules en même temps.

Deux autres, à prendre comme les alchimistes les prenaient — par l'oreille, pas par l'étymologie. In-cendie laisse entendre cendre et ce qui se dit : le feu produit toujours deux résidus, la poussière et le récit, et c'est souvent le second qu'on vient récolter. Et holocauste, littéralement « tout brûlé », rappelle que dans presque toutes les traditions on brûle pour offrir — le sacrifice rend sacré. La calcination est d'ailleurs la première opération du Grand Œuvre : on réduit en cendres avant de dissoudre. Mais l'alchimiste brûle sa propre matière, jamais celle du voisin. C'est toute la différence entre une transmutation et un vol.

Graines — ce qui repousse

Quatre règles pour ne pas se faire avoir, dans un sens ni dans l'autre

Refuser le « ou »

Ce n'est pas le climat ou les incendiaires. C'est l'un qui donne son pouvoir à l'autre. Toute personne qui vous propose de choisir vous vend quelque chose.

Séparer mobile et acte

Quelqu'un profite d'un feu : c'est presque toujours vrai, et ça ne prouve rien. Ce qui prouve : une trace, un cadastre, une chaîne d'achat, un aveu.

Suivre la terre après

La meilleure question n'est pas « qui a allumé ? » mais « à qui appartient la parcelle dans trois ans, et en quoi a-t-elle été convertie ? ». Le mobile se lit au futur.

Se méfier du récit trop beau

Un feu, ça n'a ni scénario ni justice. Quand une explication est spectaculaire, simple et flatte votre camp, c'est le moment de ralentir.

Et la nuance finale, celle qui coûte le plus à admettre : dans la grande majorité des cas, personne n'a voulu ça. Le désastre n'a pas eu besoin d'être décidé. Il a suffi que chacun, dans son coin, fasse ce qui était rationnel pour lui — planter serré, couper ras, ne pas débroussailler, acheter moins cher, réduire les budgets de prévention, jeter un mégot. C'est plus vertigineux qu'un complot. Un complot se dissout quand on l'expose ; ceci ne se dissout que quand on change les incitations.